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Dans les entrailles de la boucherie, le théâtre prend chair

  • ruedutheatre
  • 6 juin
  • 2 min de lecture

« Porte-voix #2 - Le fumoir club » de Sara Selma Dolorès

 

Le rideau de fer se lève à 19 heures, à Jambes. Derrière l’étal, là où régnait le labeur diurne, s’ouvre une parenthèse interdite. Dans le cadre du projet « Porte-voix » porté par le Théâtre de Namur, la metteuse en scène Sara Selma Dolorès orchestre une expérience immersive viscérale : « Le Fumoir Club ». Ici, les frontières de la scène s’effacent au profit d’une déambulation sensorielle où la routine se dissout dans la sueur et la fête.


L’expérience s’apparente à une intrusion. Le spectateur pénètre les entrailles de la boucherie Bouillon, traversant l’arrière-boutique et les salles froides où plane encore l’odeur âcre de la viande fumée. Philippe Bouillon, maître des lieux, et son complice Corentin Piquard accueillent l’assistance. Ils simulent les commandes, harponnent les regards, avant que le décor ne bascule. Au bout du carrelage blanc, le « Fumoir Club » dévoile son visage de repaire clandestin. C’est ici que l’artisan devient conteur. Philippe Bouillon livre son existence brute : trente ans de gestes mécaniques, un héritage paternel autant subi qu’assumé, où la fatigue transpire sous le sourire commercial de rigueur. Puis, le récit bifurque. L’artisan dépose ses couteaux pour embrasser l’art de la scène.


La force de l’œuvre réside dans sa dualité, entre amateurisme assumé et puissance transfiguratrice. Philippe n’est pas comédien, et c’est précisément ce manque de vernis académique qui fait vibrer la pièce. Si sa voix hésite ou si sa guitare manque de justesse, la vérité, elle, est intacte. Ce qui frappe, c’est cette joie communicative, ce sourire lumineux qu’il garde, même en revisitant ses blessures. Pour lui, la chanson de variété, et son héros, Michel Sardou, n’est pas un plaisir coupable, mais un bouclier, une bouée de sauvetage contre l’usure du quotidien. Ces bribes musicales, entonnées avec ferveur, deviennent le moteur d’une libération nécessaire.

Bientôt, le chant appelle le mouvement. Épaulé par le jeu physique de Corentin Piquard et la grâce d'Elise Lecuivre, le boucher se livre à une transe salvatrice. L’humour et le rythme désamorcent la dureté du travail. La mise en scène atteint son apex grâce au travail d’éclairage de Damien Désirant : deux projecteurs isolent le narrateur dans une pénombre hautement poétique, suspendant le temps. Dansant entre les ombres, il évoque ces vibrations intimes partagées par les anonymes. La danse s’impose alors comme un territoire de liberté pure.


En s’inscrivant dans le projet inclusif « Porte-voix », cette proposition dépasse la simple performance. Elle s'impose comme un manifeste pour la réinvention de soi et un hymne à la puissance de la joie. On ressort de ce lieu, chargé d’histoire, avec le sentiment d’avoir assisté à une petite victoire sur le destin. Le Fumoir Club prouve, avec une ferveur contagieuse, que le théâtre naît là où il est le moins attendu : au cœur du réel, entre le couperet du jour et la poésie salvatrice de la nuit.

Julien LALOY

  Jambes, le 6 juin 2026.

 

Photo © gaetan_nadin

Un spectacle de Sara Selma Dolorès

Création sonore Gil Mortio

Interprétation Philippe Bouillon, Elise Lecuivre et Corentin Piquard

Assistanat à la mise en scène et production Mathilda Stock

Chorégraphie Bastien Poncelet

Création et régie lumière Damien Désirant

 
 
 

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