Quand l’audace ne suffit pas
- ruedutheatre
- 6 juin
- 3 min de lecture
Les jours de mon abandon - Théâtre des Abbesses
Les jours de mon abandon ambitionne de faire ressentir au spectateur la déroute intime d’une femme abandonnée. Une proposition sincère et audacieuse, mais dont les choix de mise en scène peinent à convaincre malgré la qualité de son interprète.
L’adaptation au théâtre du roman d’Elena Ferrante avait tout pour susciter l’envie et la curiosité. La proposition de suivre le désespoir d’une femme abandonnée, portée par la langue puissante de l’autrice italienne connue pour sa saga à succès L’amie prodigieuse, la promesse d’une dimension profondément féministe de son texte, autant d’éléments inspirant confiance qui invitent à découvrir ce spectacle. Pourtant, à l’issue de la représentation, c’est avant tout une impression de déception qui domine.
L’un des partis pris majeurs de la mise en scène consiste à faire monter certains spectateurs sur scène et à instaurer des moments d’interaction avec la comédienne et le public. Si l’intention peut sembler audacieuse, elle ne paraît pas servir véritablement le propos du spectacle. Toutefois, saluons le travail de la comédienne, qui se montre à la hauteur dans ces séquences improvisées puisqu’elle ne sait jamais ce que les personnes choisies au hasard vont lui répondre ou proposer. Encore moins lorsque le chien décide certains soirs de représentation de n’en faire qu’à sa tête. Peut-être la comédienne-metteure en scène trouve-t-elle dans cette interactivité un appui personnel pour nourrir son jeu. Mais depuis la salle, c’est davantage une gêne diffuse chez la plupart des spectateurs sollicités qui se devine.

L’un des plaisirs de la soirée réside cependant dans la présence récurrente du texte original et de la langue italienne d’Elena Ferrante. Ces moments rappellent la force littéraire de l’œuvre et offrent quelques instants de grâce au milieu d’un spectacle qui peine parfois à trouver son équilibre. Car rien n’est plus désagréable au théâtre que de percevoir l’ennui gagner une partie du public. La mise en scène privilégie des temps longs, de nombreux silences, des bruitages et des nappes sonores anxiogènes. Ces choix pourraient contribuer à faire ressentir l’effondrement intérieur du personnage principal. Pourtant, l’ensemble ne prend pas vraiment. L’intention est perceptible, mais son efficacité demeure discutable.
Accompagnée de deux très jeunes acteurs prometteurs, la prestation de la comédienne s’avère solide et souvent juste. Elle porte avec conviction le désespoir, parfois proche de l’hystérie, glissant dans la vulgarité de la femme abandonnée. Certains spectateurs ne supporteront peut-être pas cette intensité émotionnelle mais n’est-ce pas aussi parce que beaucoup s’y reconnaîtront… sans doute trop à leur goût. C’est là l’une des réussites du texte et du spectacle : déranger, mettre mal à l’aise, obliger chacun à se confronter à ses propres failles. Pour cela, le travail mérite d’être salué. La fin du spectacle témoigne également d’une véritable audace dans ses choix de mise en scène. Même lorsque l’on demeure réservé sur le spectacle, on ne peut nier la volonté de prendre des risques et de proposer une expérience théâtrale singulière.
Si l’on peut sortir déçu par des faiblesses qui empêchent d’adhérer pleinement à la proposition, reconnaissons un travail sincère, cohérent dans ses intentions, porté par une belle actrice et une réelle audace artistique. Les spectateurs les plus virulents à la sortie sont peut-être aussi ceux que le spectacle renvoie le plus directement à leur propre existence. Et, à ce titre, Les jours de mon abandon a sans doute déjà accompli quelque chose d’essentiel : provoquer, déranger et ouvrir un espace de confrontation intime. Rien que pour cela ce spectacle mérite d’exister.
Karine LE BERRE
Paris, le 6 juin 2026
Photo : © Anna Van Waeg
Texte : Elena Ferrante
Adaptation et mise en scène : Gaia Saitta
Avec : Gaïa Saitta, Jayson Batut, Flavie Dachy, Mathilde Karam.




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