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L’emballage des sentiments

ruedutheatre
il y a 5 minutes
3 min de lecture

« Limit to Your Care » d’Elsa Chêne et le collectif Bleu Parachute

Elsa Chêne et le collectif Bleu Parachute présentent « Limit to Your Care » au Théâtre Le Manège à Mons. À travers un mannequin en silicone, ce spectacle muet interroge la marchandisation des sentiments, notre besoin de l’autre et la transformation du soin en fétichisme marchand.


Des bandeaux de polymère blanc tapissent le fond et le sol du plateau. Dans la brume, une comptine enfantine déraille. Le déballage commence. Armés de cutters, cinq interprètes fendent méthodiquement des cartons pour en extraire des objets ordinaires. Puis, ils éventrent un imposant conteneur d'où ils tirent le corps inerte d'une poupée synthétique. Ce prologue sans parole soulève la question centrale du travail d'Elsa Chêne : que dévoile cette fétichisation des objets sur notre difficulté à nous lier à autrui ?

Fidèle à ses recherches plastiques (Mur/Mer, Orphelins, Cœur Karaoké), la création substitue aux dialogues la projection de textes documentaires. Les écrits projetés proviennent directement d'un ordinateur portable manipulé sur le plateau. Le public y parcourt des notices techniques, des repères historiques (de la poupée japonaise OOH-MII de 1977 au modèle en polyuréthane américain de 1996), ainsi que des commentaires d'utilisateurs d'une violence frontale, à l'instar de ce message : « Si ça peut éviter qu'ils nous violent ».

Les comédiens essuient le silicone, talquent le mannequin et l’habillent minutieusement. Sous le regard complice des spectateurs, cette toilette prend des allures de préparation mortuaire. Ces gestes donnent à voir la réification : le traitement d’un corps comme un objet.

Sollicitude et voyeurisme se confondent : vénéré puis exposé sur un socle, le mannequin devient une icône sacrée. L’humain devient à son tour marchandise lorsqu’un comédien se glisse dans un carton estampillé « fragile ». Les interprètes adoptent alors une gestuelle saccadée et désincarnée, calquée sur la rigidité de la poupée. La frontière entre l’animé et l’inanimé s’efface : qui reste humain, qui devient automate ? En réduisant l’autre à un objet, chacun semble perdre sa propre humanité.

Cette aliénation s'étend jusqu'à la mise en scène de soi sur les réseaux sociaux. Une mer de carte postale sert de fond à un bonheur de vacances soigneusement composé autour du mannequin. La scène illustre concrètement la théâtralisation artificielle de nos vies numériques. L’interprète porte un coquillage à son oreille. Un texte révèle que la mer entendue n’est que le bruit de son propre sang. Cette image poétique résume un narcissisme contemporain fermé à l’autre, qui n’entend plus que lui-même.

Ces choix conceptuels révèlent toutefois leurs limites sur le registre émotionnel. L'agressivité verbale des écrits projetés contraste vivement avec la tenue plastique très sage du spectacle. Le protocole d’accueil laissait pourtant présager un dispositif bousculant : avertissements solennels et messages préventifs. Mais sur les planches, la proposition demeure polie, léchée et soigneusement chorégraphiée. Ce parti pris désamorce le malaise espéré. En préférant la maîtrise esthétique à la violence intrinsèque de son sujet, Elsa Chêne signe une démonstration stimulante pour l'esprit, mais affectivement tiède.

Julien LALOY

Mons, le 06 novembre 2026

Photographie © David Bormans

Conception & mise en scène : Elsa Chêne.

Avec : Isis Sebasoni, Marion Menan, Denis Robert, Pascale Gigon, Margaux Roussillon (avec la participation d‘Anton Anna Solomin-Ohanian en répétitions).

Assistanat à la mise en scène : Hugo Favier.

Dramaturgie : Olivia Stainier. Scénographie : Marie Szersnovicz.

Construction : Wim Piqueur. Création sonore : Patrick Belmont.

Création lumière : Lou van Egmond.

Création costumes : Solène Valentin.

Coordination & direction technique : Aurélie Perret.

Régie lumière et vidéo : Jérôme Lenain.


Programmation :

Théâtre Varia (Bruxelles) – 20/11 au 28/11

 
 
 

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