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Electrochoc chorégraphique

ruedutheatre
il y a 1 heure
3 min de lecture

« A Good Man Is Hard to Find » de la compagnie BULLYACHE


Aux Brigittines, le duo britannique BULLYACHE signe une fresque féroce et hallucinée sur la haute finance. Entre danse club, cabaret macabre et mythe biblique, ils nous invitent à une autopsie magistrale de la masculinité toxique. Une décharge chorégraphique d'une puissance plastique mémorable.


Les voûtes de la Chapelle des Brigittines abritent un champ de ruines. Un mur éventré, des néons froids suspendus, des vêtements éparpillés sur une poussière d’apocalypse. L'espace retient son souffle. Dans ce décor de bureau déserté par la vie, une dualité brutale s'installe d'emblée : au sol, un homme nu rampe et s'acharne à réenfiler ses habits avec ses seules dents ; assis en surplomb, un second en costume trois-pièces l'observe d'un œil glacial, son verre de whisky à la main. Déjà, le ton est asséné : ici, la civilisation n'est qu'un vernis qui s'écaille et le pouvoir ne se négocie pas, il s'arrache.


Sous la direction percutante de Courtney Deyn et Jacob Samuel, la compagnie érige le monde de l'entreprise en arène barbare. L’uniforme n'est plus une armure de respectabilité, mais un masque interchangeable. Au fil des scènes, la hiérarchie vacille dans un jeu d'inversion permanent. L'opprimé finit par endosser la veste, renversant son bourreau qui chute à son tour. Deux autres hommes intègrent alors le plateau ainsi qu’un agent d'entretien en combinaison bleue, désigné pour épousseter l'absurdité du chaos ambiant. Ensemble, ils s'engagent dans une surenchère de domination où le sadisme s'invite dans chaque geste : l'urine remplace l'alcool et les corps cèdent à une régression animale, tous réduits à aboyer à quatre pattes sur la table de réunion.


Pourtant, la pièce refuse le simple réquisitoire sociologique pour basculer dans une satire vertigineuse. Les codes du corporate des affaires s'hybrident avec ceux de la télé-réalité et du cabaret underground. Maquillés en clowns, les interprètes numérotés se plient à un concours de soumission obscène. C'est là, au cœur de cette compétition grotesquement scénarisée, qu'éclate une battle survoltée. L'écriture chorégraphique surprend par ses ruptures constantes. Un instant, les danseurs font bloc dans un unisson parfait ; l'instant d'après, le groupe éclate dans un contrepoint saisissant, plongeant la scène dans une polyphonie gestuelle frénétique et indisciplinée. Cette tension entre cohésion totale et dispersion sauvage sidère par sa virtuosité, élevant le tumulte au rang de ballet hypnotique.

La puissance dramaturgique repose avant tout sur un travail de choc sensoriel et de déconstruction rythmique. La partition sonore s'articule autour d'un télescopage permanent entre ferveur lyrique classique et pulsations électroniques stridentes. Cette hybridation acoustique dialogue directement avec le découpage de la lumière : le pilonnage des stroboscopes hache la métrique du mouvement, réduisant la gestuelle des interprètes à un état de transe saccadée et désarticulée.


Au-dessus du fracas, la toile d'Abel de Camille-Félix Bellanger, figure du mythe fondateur de la rivalité destructrice, trône comme un immuable point fixe. Tandis que la structure s'effondre et que les exécutants s'épuisent dans un rituel dont l'issue se devine à peine, cette présence silencieuse rappelle que la compétition économique moderne ne fait que rejouer, sous des néons contemporains, le premier fratricide de l'humanité.


On ressort de la salle essoré, traversé par le sentiment rare d'avoir touché une grâce au cœur même du désordre. Ce tourbillon de mouvements et de sons laisse le spectateur assailli de questions, tant la proposition est foisonnante, exigeante et habitée. Une expérience physique et intellectuelle majeure, gravée pour longtemps dans les esprits.

Julien LALOY

Bruxelles, 18 octobre 2026

Photographie © theobserveruk

Mise en scène et chorégraphie : BULLYACHE (Courtney Deyn & Jacob Samuel)

Production et régie de tournée : Flo Trioux

Direction technique de production : Andy Downie

Direction artistique : Sinisia

Création lumière : Bianca Peruzzi

Création costumes : La Maskarade

Scénographie / Création décor : TOR Studio

Construction du décor : HS Design Studio

Adaptation du décor pour la tournée : Meal Deal

Danseurs : Zenon Zubyk, Courtney Deyn, Sam Dilkes, Ed Mitchell, Alberto Terribile, Frank Yang

Création originale réalisée avec : BULLYACHE, Sam Dilkes, Oscar Jinghu Li, Giacomo Luci, Pierre Loup Morillon et Frank Yang

 
 
 

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