L’ombre d’Ajar : un labyrinthe identitaire jusqu’à l’indigestion
- ruedutheatre
- il y a 1 jour
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« Il n’y a pas de Ajar » de Johanna Nizard et Arnaud Aldigé
À Charleroi Danse, le Théâtre de l’Ancre présentait « Il n’y a pas de Ajar », un monologue féroce né de l’essai éponyme de Delphine Horvilleur. Entre exégèse littéraire et délire schizophrène, la pièce nous plonge dans les tréfonds d’une imposture légendaire : celle de Romain Gary.
L'entrée en salle est immédiate. Le plateau, recouvert d'une bâche noire aux reliefs rocheux, évoque une grotte primitive. Partout, de fins miroirs se dressent comme des stalagmites de verre jaillissant du sol. Au centre, une bougie vacille, renforçant l'atmosphère sépulcrale. Le silence est soudain rompu par un enregistrement de Bernard Pivot dans l'émission « Apostrophes ». Sa voix relate le suicide de Romain Gary et la révélation de son génial double jeu : il était aussi Émile Ajar et donc l’unique auteur à avoir défié les lois du milieu en obtenant deux fois le prix Goncourt. Le postulat de la pièce part de là : et si Ajar avait réellement existé ? Qui serait son héritier ?
C’est de cet antre que surgit sa descendance imaginaire, Abraham Ajar, interprété par une Johanna Nizard méconnaissable sous un grimage épais. Cette créature de fiction nous happe d'abord par son étrangeté. On croit assister à une biographie fantasque, une quête de filiation portée par un talent brut. Mais la tirade bifurque rapidement vers l'abîme. Cette confession devient une litanie, une logorrhée de digressions incessantes. Tout y passe : le judaïsme, la Shoah, la quête d'identité, la transidentité, la place de la fiction dans nos vies. Si les propos de Delphine Horvilleur sont intellectuellement stimulants sur le papier, ils s'engluent ici dans une redondance qui finit par lasser. Le discours devient abscons, voire risible à force d’être étiré.

La performance de la comédienne, bien que phénoménale dans son investissement, finit par nous agacer. Elle se métamorphose sans cesse : sorcière en armure, geisha entonnant un air japonais ou chanteuse en hébreu sur une mélodie de Joe Dassin. Le trouble s'installe et la confusion règne. Est-ce toujours le fils qui parle ? Son envie de travestissement prend-elle le dessus ? À moins que ce ne soit sa mère, la prostituée de « La Vie devant soi » ? Dans une mise en scène aux accents maniaco-dépressifs, l'actrice va jusqu'à se couper le nez pour simuler une circoncision. Un geste symbolique qui, dans ce désordre, finit par perdre de sa force subversive pour n’être qu’un énième excès. On navigue entre humour graveleux et scènes de folie. Les bribes de réflexion, pourtant pertinentes, se noient dans un brouhaha insupportable.
On guette le dénouement avec une impatience non dissimulée. Malgré l'énergie de l'actrice, le texte semble ici victime de sa propre surenchère. On ressort de la salle totalement étourdi, incapable de démêler le génie du chaos. S'il n'y a pas de Ajar, il y avait ce soir-là beaucoup trop de tout.
Julien LALOY
Charleroi, le 14 mars 2026.
Photo @ancre
D’après « Il n’y a pas de Ajar » de Delphine Horvilleur
Mise en scène Johanna Nizard et Arnaud Aldigé
Avec Johanna Nizard
Création sonore Xavier Jacquot
Création lumière, scénographie François Menou
Production En votre Compagnie.
Les prochaines dates seront mentionnées sur le site www.envotrecompagnie.fr/r/




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