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Un Tartuffe d’une intensité rare

  • ruedutheatre
  • il y a 6 minutes
  • 3 min de lecture

 Tartuffe ou l’hypocrite - Grande Halle de la Villette, Paris 75019 - Jusqu’au 21 juillet 2026


C’est un écrin noir et blanc, manichéen, agrémenté de lustres clinquants, emprunté aux codes du luxe. Un tatami blanc surexposé de lumière autour duquel les joutes verbales, annoncées dans un fracas sonore, viennent s’installer. Une bande-son obsédante, soignée, accompagne la tension dramatique.


Un clochard, recroquevillé comme un fœtus, un moins que rien, peut-être déjà condamné cent fois, tiré du ruisseau, se transforme sous nos yeux inquiets. Lavée, bichonnée, apprêtée, c’est une créature trouble vêtue d’une apparente probité et de lin blanc qui nous apparaît. C’est bien connu, dans une célèbre marque ou pas, le diable s’habille toujours. Et celui-là va se nicher dans les détails, partout, sans faire dans la dentelle.

 

La confrontation Orgon-Cléante, d’une grande intensité donne le la. Thierry Hancisse (Orgon) subjugue pour la vitalité de son engagement dans chacune des partitions émotionnelles : envoûtement d’abord puis viendront plus tard colère et trahison. Loïc Corbery (Célante) excelle dans tous les registres pour éviter la contagion du mal et du mâle.  Il ne s’agit plus là d’un jeu rhétorique de salon pour briller entre élégants, mais d’une logomachie pour étriller, voire s’étriper. Un moment machiavélique à souhait où les deux protagonistes livrent un combat à mort, pas seulement pour les idées. La question qui enfièvre ensuite nos neurones est de savoir comment le personnage principal va être abordé : cauteleux, magnétique, prédateur, fanatique ? Tout a été fait, avec plus ou moins de bonheur, alors innover sur Tartuffe, il faut avoir de la truffe.

  


Et là, celui qui, tapi, attendait son heure pour ronchonner en sera pour ses frais. Christophe Montenez campe un Tartuffe erratique, bien à lui et qui fera date. Il part au début sur une tonalité qui paraît un peu falote et mièvre, rendant le dévot sympathique. On compatit presque, comme orgonisés. Mais c’est pour mieux et vite nous surprendre et nous éblouir. Et de quelle façon ! Le phrasé singulier, l’impeccable nuance ciselée de chaque mot, la gestuelle désordonnée, tout concourt à penser que cet homme, inadapté, est victime de quelque trouble mental ou neurologique. Le voilà gratifié régulièrement de mouvements, parfois d’une incroyable lenteur, parfois d'une brusquerie soudaine, d’auto-contacts étranges, de grimaces dignes de gargouilles, de vociférations impromptues, d’onomatopées dérangeantes… Malade, hors de contrôle, contaminé ? Ou alors feint-il pour asseoir son pouvoir de domination ? Le moment de danse saugrenue entre Tartuffe et Orgon, les corps enchevêtrés, formant une chimère glaçante marque un point d’acmé dans le comico-tragique. Tartuffe se répand comme un virus qui hacke les esprits et met le diable aux corps.

 

La vision de la pièce est plus tragique et noire que comique et légère. Marina Hands (une Elmire au charme évanescent, un peu dépassée parfois) tirera de vrais rires de la salle lors de la scène où Orgon est sous la table. Le public peut enfin se soulager d’une lourde et jouissive tension retenue depuis 1h30. Mais la pièce de Molière dans son contexte contemporain ne prête plus vraiment à rire. Comment ne pas voir la choquante résonance d’une telle phrase dans le monde de 2026 quand Tartuffe déclare à Elmire : « Si vous condamnez l’aveu que je vous fais, vous devez vous en prendre à vos charmants attraits. » Peut-être le projet n'est-il pas de trancher entre comédie et tragédie, mais de les faire dialoguer. Un peu de tragique dans le comique, un peu de comique dans le tragique. À l'époque qui est la nôtre, ce n’est pas trahir Molière, c’est en réveiller l’esprit.

 

Le spectacle est présenté dans sa version originelle en trois actes, réduite de ses amourettes conventionnelles et débarrassée du Deus ex machina final du Roi, introduit plus tard pour faire passer la pilule de la pièce auprès du tout puissant souverain. Ce resserrement sert la tension. La pièce ne s’en porte et ne s’emporte que mieux. Le final, inventé par Ivo van Hove, abrupt et inattendu, pourra interroger beaucoup et diviser un peu. Il laisse supposer une contamination générale, un désordre moral, un brouillage des repères symboliques : famille, amour, réussite sociale. Le pari du chaos est grandement réussi, on sort de ce Tartuffe orwellien et intense comme si l’on ne l’avait jamais vu cette pièce auparavant.

 

Stephen BUNARD

Paris, le 5 juin 2026

 

vu le 29 mai 2026

Tartuffe ou l’hypocrite

Molière. Mise en scène : Ivo Van Hove

Troupe de la Comédie Française

photo © Christophe Raynaud de Lage

 


 
 
 

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