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Pas de crépuscule pour les mamans

ruedutheatre
il y a 2 minutes
3 min de lecture

La Promesse de l’aube - Théâtre de la Contrescarpe, Paris 75005


Dès les premières répliques, le sensible de la pièce nous cueille. Sous la drôlerie d’apparence de la narration construite en saynètes, ce qui rythme fort bien la pièce, l’emprise de l’amour absolu se fait jour en même temps que se dessine la construction d’un homme. Pas sous la forme rendue célèbre par le merveilleux poème de Rudyard Kipling - « Tu seras un homme, mon fils » - mais plutôt sous celle d’une mère juive russe - elle pourrait être tout aussi bien arménienne ou méditerranéenne - pour laquelle : « Tu seras quelqu’un, mon fils ». Une ambition que saura porter haut Romain Gary, la vie devant lui.

Nina, la mère de Romain, a presque inventé une forme de coaching avant l’heure en forçant la prévisualisation du succès, au prix d’un vertige permanent, de tiraillements psychologiques et d’incertitudes, desquels la résilience n’est jamais loin. 

Delphine Husté, impeccable Nina, semble sortie des pages du roman, incarnation évidente de la mère de l’auteur. Son regard est intense, ses sourires éloquents, sa parole sèche, implacable et définitive. Inébranlable d’amour slave et de confiance en l’univers, exclusive à souhait, pétrie de fêlures et de névroses qu’elle veut épargner à son fils pour lequel elle nourrit des ambitions grandioses, elle se fait tragédienne, comédienne, une artiste qui s’avouera certes manquée, mais dont le rôle premier est d’être dévolue à la fabrique du génie.

Face à elle, Tigran Mekhitarian, en Romain Gary, adopte une posture de narrateur, beau gosse souriant, interdit, dépassé, médusé, hypnotisé, galvanisé par les outrances maternelles. D’abord enfant courbé sous le fardeau des ambitions et de la démesure de sa mère, Romain trouve abri dans l’humour - la forme supérieure de l’intelligence - le seul rempart pour ne pas être englouti. La diction arithmétique du personnage narrateur nous a interrogé instantanément. Elle instaure pourtant une rapide complicité avec le public et surligne l’ironie du texte. Car il n’était pas aisé de reproduire la distanciation subtile et les nuances que met dans son œuvre l’écrivain à la plume si caractéristique - ce n’était pas encore l’époque où l’IA pouvait être suspectée de remporter un prix littéraire.


La quasi universalité de la tendre joute psychologique mère/fils ne peut que parler au cœur de toutes celles et ceux qui ont pu naviguer ou naviguent entre dévotion filiale et envie de rendre fier, d’une part, et le réflexe de survie et la nécessaire émancipation, d’autre part. 

Au milieu de cet affrontement filial, dont l’enjeu est un cordon à couper, Léonard Stefanica, le musicien, ponctue les tensions et infuse la singulière et prenante mélancolie slave qui ne sombre que pour mieux retrouver des couleurs. Les apparitions de ce personnage polyvalent - il a plus d’une corde à son violon - sont toujours un grand moment : savoureux en polonaise de la haute société, hiératique en roi de Suède, touchant en amoureux éconduit. 

L’adaptation rend un hommage de qualité à la fois à la lettre et à l’esprit de Romain Gary. Elle exprime également un vibrant salut à toutes les irremplaçables mamans du monde, auxquelles beaucoup d'hommes doivent le leur.

Stephen BUNARD

Paris, le 7 octobre 2026


Photo © Patrick Fouque

D'après Romain Gary.

Mise en scène et adaptation : Tigran Mekhitarian

Avec : Delphine Husté, Tigran Mekhitarian et Léonard Stefanica (violon)

 
 
 

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