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L’art de redessiner ses lignes de vie

  • ruedutheatre
  • 25 janv.
  • 2 min de lecture

« Fils de bâtard » d’Emmanuel De Candido


Et si vous aviez la possibilité de changer un instant de votre vie ? C'est la question vertigineuse que pose « Fils de bâtard ». Dans une mise en scène où la technique se fait complice de l'émotion, le comédien transforme une histoire de "bâtardise" en une lumineuse célébration de l’amour maternel. Un spectacle qui soigne.

 

Théâtre de l'Ancre, le plateau se dévoile d’abord comme une page blanche : bâche immaculée, table et chaises. Ce minimalisme trompeur abrite une trinité inhabituelle. L’auteur et interprète Emmanuel De Candido, la musicienne Orphise et le créateur lumière Clément Papin font corps sur scène pour nous inviter dans la fabrique à vue du souvenir.

Tout part d'une ligne rouge, tracée jadis dans une cour d’école pour séparer Flamands et Wallons. Cette géométrie de l’enfance devient le fil d’Ariane d'une enquête sur les frontières, qu'elles soient géographiques ou filiales. L'ambition initiale est claire : dresser le portrait du « Colonel Bison », père écrasant aux multiples vies, ancien du Congo sous Léopold II. De Candido nous entraîne sur cette piste avec une langue ciselée, proche du slam, empruntant les codes du stand-up pour mieux nous cueillir.

Soudain, la scène s'embrume. Un bison spectral semble rôder autour du fils, reniflant sa mémoire, image d'un héritage aussi lourd que fascinant. Un parfum d'Arabica traverse cette première partie, or noir symbolisant une Afrique fantasmée. Mais l'histoire bifurque et le café change de saveur : il devient le rituel matinal d'Elena, sa mère. En cherchant le père aventurier, le fils trouve finalement la mère courage, cette infirmière de l'ombre qui envoyait « tristesse et injustice en enfer ».

C'est le point de bascule émotionnel. Se revendiquant « fils de bâtard » né d'un amour illégitime, l’artiste nous offre une séquence de mime bouleversante. En quelques minutes, une vie entière défile sans un mot : les gestes du soin, l'ascenseur de l'hôpital, et ce ballon rouge – le fils – qui s'élève jusqu'à ce que la mère s'allonge pour mourir. On ne badine pas avec l'amour, disait Musset ; ici, on ne badine pas avec la mort.

L’épopée coloniale s'efface alors devant une intime résilience. « Fils de bâtard » pose une question vertigineuse : où commence une histoire ? Tout dépend de la lumière. En décidant de « rejouer » le passé dans une scène finale magistrale, l'art défie la fatalité et offre une catharsis où la fiction répare le réel.

On ressort le souffle coupé de ce spectacle total où le rire côtoie le tragique. Comme le résumait une spectatrice, c'est « poésie et fracas ». Une œuvre qui nous rappelle que si nous héritons de nos lignes de vie, nous restons libres d'en redessiner les contours.


Julien LALOY

Charleroi, le 22 janvier 2026.

Photo : DR

 
 
 

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