Une performeuse qui transforme le chaos en architecture
« Maison Chaos » de Joëlle Sambi
Au Théâtre National Wallonie‑Bruxelles, Joëlle Sambi transpose sur scène son propre texte : « Maison Chaos », publié chez L’Arche Éditions. Ce seul‑en‑scène dissèque le traumatisme d’une agression sexuelle subie à vingt‑deux ans et métamorphose une effraction intime en manifeste politique d’une intensité vertigineuse.
Dès son entrée, elle investit une scénographie dépouillée, délimitée par une ligne blanche évoquant un ring, tandis qu’un immense voile immaculé occupe la profondeur du plateau. Elle porte un maillot frappé du numéro 10, signe de la meneuse, floqué du slogan « Hope your abus dies » (J’espère que tes abus prennent fin). Quelques feuilles l’accompagnent, soutien provisoire qui trahit une fragilité palpable. De légères hésitations affleurent, révélant la difficulté physique de nommer l’innommable et créant une proximité immédiate avec l’auditoire. L’adresse répétée : « Ma vieille amie, ma chère sœur » enveloppe l’assemblée dans une intimité directe.
Au fond du plateau, dissimulée derrière une régie, la musicienne Sara Machine surgit sous un projecteur aveuglant. Cette silhouette masquée incarne l’anonymat du bourreau : proche, ami ou inconnu. Aux platines, elle insuffle un crescendo sonore aux stridences insupportables. Le volume devient agressif, envahissant et plonge la salle dans l’inconfort de l’agression.
Sambi reprend pleinement la parole en s’extirpant de ce vacarme par un chant protecteur. Libérée de ses missives, elle apparaît plus assurée. La dramaturgie articule une dissociation verbale d’une grande finesse. En alternant le « je » narratif et le « elle » distancié, elle traduit la scission mentale née du choc. Son écriture s’appuie sur la scansion du slam. Elle énonce des listes de verbes liés à la rigueur athlétique de son enfance et d’implacables injonctions adressées aux femmes : servir, accoucher, plier ou s’adapter. Une métaphore aquatique traverse aussi le récit, figurant la submersion, l’asphyxie, puis la remontée vers la surface.

Le titre même, « Maison Chaos », désigne l’espace intime devenu théâtre du viol et symbole de la domination masculine. L’autrice y réfute la résilience imposée. Elle l’assimile à une simple « véranda » : surface ajoutée pour camoufler l’écroulement, sans restaurer l’architecture brisée.
La mise en scène orchestre ensuite une dynamique spatiale incisive. Le voile blanc s’illumine et libère un drapé rouge, semblable à une trace sanguine. Sambi le détache et l’étale au sol en tapis cérémoniel, évocation ancestrale du prestige. Elle saisit son sac d’époque pour en vider méticuleusement le contenu. Vêtements écarlates, maquillage et tasse sont disposés avec une précision extrême. Par cette réorganisation minutieuse, elle opère une catharsis : elle reprend le contrôle de son existence. Elle jette chaque feuille lue, comme elle rejette les cercles de parole et la pacification sociale. Elle ne cherche pas la consolation ; elle dynamite les fondations du patriarcat.
Elle conclut par cette promesse : « Nous exploserons la maison depuis l’intérieur. Et nous serons charpentières, couvreuses, carreleuses. » Le noir engloutit le plateau. Le public demeure figé, la gorge serrée, traversé par la puissance de ce serment.
Julien LALOY
Bruxelles, 27 septembre 2026
Photographie @johannabaschke
Écriture et mise en scène : Joëlle Sambi
Avec : Joëlle Sambi et Sara Machine (Magali Gruselle)
Assistanat à la mise en scène : Maya Lombard
Dramaturgie : Meryl Moens
Scénographie : Giacinto Caponio
Création et réalisation costumes : Perrine Wanegue
Création musicale et sonore : Sara Machine
Création lumière : Giacinto Caponio
Régie lumière et régie générale : Émilie Schoumaker
Régie son : Edith Herregods
Production : Théâtre de Namur
Coproduction : Théâtre National Wallonie-Bruxelles et Central La Louvière
Programmation :
Théâtre National Wallonie-Bruxelles, BE.
Mardi 29.09.2026
Mercredi 30.09.2026
Jeudi 01.10.2026




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