Un réquisitoire incandescent contre notre lâcheté collective
- ruedutheatre
- il y a 3 jours
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« I Will Survive » du collectif Les Chiens de Navarre
Le collectif mené par Jean-Christophe Meurisse investit la salle du Manège à Mons avec une création d’une puissance rare. Entre rire convulsif et sidération, la pièce ausculte les violences conjugales et l’aveuglement d’une société qui préfère détourner le regard. Un choc théâtral nécessaire.
L’obscurité s’abat sur un plateau presque nu : une table encombrée de dossiers, deux chaises, et dans l’air, le brouhaha d’une cour d’école. La première scène met face à face une directrice et une mère d’élève. Le fils change, se renferme, devient inadapté. La conversation se fissure, se tend, jusqu’à laisser affleurer l’indicible : cette femme est battue. Noir. Un écran géant projette le titre du spectacle et le nom des interprètes. Dès cet instant, on comprend la précision d’orfèvre de la mise en scène. Cette fresque totale ne nous lâchera plus.
Portée par une troupe incandescente, la pièce déroule une succession de tableaux de plus en plus absurdes où se croisent deux trajectoires. D’un côté, un humoriste de radio dont une saillie sexiste provoque un naufrage médiatique jusqu’à l’incarcération. De l’autre, le calvaire de cette femme qui tente de survivre. Dans une scène hallucinante au commissariat, elle affronte le mépris d’un policier plus préoccupé par son apéritif que par sa plainte. Un second agent, plus empathique, offre un contrepoint salutaire, mais le chemin de croix est déjà édifiant.
Le texte interroge la liberté d’expression, dénonce l’instrumentalisation du « droit de choquer » et met en lumière la responsabilité collective face aux violences faites aux femmes.

La scénographie de François Gauthier-Lafaye est un tour de force. Le plateau se métamorphose sans cesse : le bureau initial devient studio de radio, cellule de prison, palais présidentiel ou tribunal. Un escalier mène à une baie vitrée qui se transforme tour à tour en commissariat, salle des fêtes ou scène de crime. Le spectacle bascule alors dans la sidération. Après une ultime tentative de viol, la femme abat son mari au fusil à pompe. La reconstitution, brute et dépouillée de tout humour, laisse la salle pétrifiée. Un flashback sur la rencontre du couple rend la tragédie finale d’autant plus déchirante.
Fidèles à leur ADN, Les Chiens de Navarre n’épargnent personne : ni l’État, ni la justice, ni les médias. On rit de l’incongruité des conseillers d’un candidat à la présidentielle, incapables de maîtriser la moindre stratégie. On s’esclaffe devant un rêve surréaliste où la figure maternelle et un Abbé Pierre lubrique viennent hanter la conscience de l’humoriste. Ces visions, aussi grotesques que poétiques, marquent durablement.
La troupe excelle également dans l’art de l’actualité immédiate. Chaque représentation s’enrichit de références brûlantes : allusions aux municipales françaises ou clins d’œil à la ville où la pièce est jouée. Cette porosité au réel crée une complicité jubilatoire avec le public et renforce la dimension politique. Rien n’est figé : la pièce respire avec le monde.
« I Will Survive » est un réquisitoire féroce contre une société qui se croit vertueuse. En mêlant l’écriture acérée de Jean-Christophe Meurisse à une esthétique du chaos, la troupe signe une œuvre profondément politique, d’une liberté rare. On en sort percuté, ému, hanté par les chiffres glaçants des féminicides. Si le théâtre est un miroir, celui-ci nous renvoie une image impossible à ignorer. Du grand art.
Julien LALOY
Mons, le 24 mars 2026.
Photographie (c) Fabrice Robin
Mise en scène : Jean-Christophe Meurisse.
Collaboration artistique : Amélie Philippe. Jeu : Delphine Baril, Lula Hugot, Charlotte Laemmel, Anthony Paliotti, Gaëtan Peau, Georges Slowick, Fred Tousch.
Scénographie : François Gauthier-Lafaye.
Régie générale et régie plateau : Nicolas Guellier.
Création et régie lumière : Stéphane Lebaleur.
Création et régie son : Pierre Routin.
Création et régie costumes : Sophie Rossignol et Corinne Paupéré.
Régie plateau : Anouck Dubuisson.
Regard chorégraphique :Céleste Vinot. .
Programmation :
• 27 → 31 mars — Théâtre Liberté, Toulon
• 1er avril — Théâtre Liberté, Toulon
• 10 → 11 avril — Les Salins, Martigues
• 22 → 23 avril — Château Rouge, Annemasse
• 6 → 7 mai — Espace des Arts, Chalon-sur-Saône
• 20 → 21 mai — Le Manège, Maubeuge
• 29 → 31 mai — Théâtre des Bouffes du Nord, Paris
• 2 → 28 juin — Théâtre des Bouffes du Nord, Paris




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