Une intelligence éclatante qui absorbe la chair du sujet
- ruedutheatre
- il y a 3 minutes
- 2 min de lecture
« Good Mourning ! VOstBIL (reloaded)» de Venedig Meer et Florence Minder
Repris au Little TTO, le spectacle culte de Florence Minder aborde le deuil à travers une performance bilingue, surtitrée et volontairement « low cost ». La proposition, vive, mordante et précise, impressionne par la virtuosité de son dispositif, mais laisse l’émotion soigneusement contenue.
L’amorce s’annonce affûtée. Minder revendique l’artifice, assume les conventions, bouscule le cadre. Le plateau, noyé dans l’obscurité, révèle une silhouette immobile, manteau élimé, carabine posée sur les genoux. Un écran avertit : « Actrice en attente sur un plateau nu avant l’entrée du public ». Cette ouverture installe une frontalité ironique, un regard lucide sur le cadre scénique.
Autour d’elle, une équipe resserrée : Julien Jaillot à la direction d’actrice, Yorrick Detroy aux lumières, Noemi Scantamburlo à la régie. Plus d’une décennie de reprises a poli ce projet. Le premier choix dramaturgique s’impose : Minder s’exprime en anglais. Elle évoque la protection qu’offre une langue étrangère, un écart nécessaire pour approcher la douleur. Cet éloignement devient l’axe du spectacle. Les surtitres, d’une exactitude implacable, s’érigent en contre-voix : elle s’y appuie, les bouscule, les entraîne dans une joute subtile.

La première partie repose sur une mécanique au cordeau. L’interprète déroule les sept étapes du deuil avec un débit incisif, un humour sec, une discipline rythmique qui capte immédiatement. On suit, on apprend, on sourit. Pourtant, cette efficacité laisse un vide : aucune incarnation. On ignore tout d’elle : aucune trace, aucun avant, aucune singularité à laquelle s’attacher. Le deuil se réduit à un schéma, un protocole, un ensemble de modèles psychologiques. On observe un décapage des logiques du développement personnel, de ses outils standardisés et de ses illusions de guérison. Cette opération finit par absorber l’ensemble, au point d’éclipser toute possibilité de trouble.
La seconde partie s’enlise dans un long périple en paquebot censé mener à la dernière étape du processus. Le récit se dilate, s’attarde sur l’équipage, les routines, les détails. L’enjeu se dissout. La dérive américaine, volontairement caricaturale, révèle un imaginaire où chaque déplacement promet une métamorphose, où l’Amérique sert de décor à une renaissance programmée. Une mythologie exposée mais jamais dépassée.
Reste une interprète d’une minutie rare, une verve décapante, une voix écrite irréprochable, un dispositif linguistique audacieux, mais rien ne cède : aucune faille, aucune vulnérabilité. On quitte la salle avec l’impression d’assister à une démonstration plutôt qu’à une traversée. Chaque élément apparaît contrôlé, chaque geste millimétré, chaque intention verrouillée. Cette souveraineté impressionne, mais assèche la matière. Le deuil glisse vers un exercice de style, éclatant mais sans chair. On ressort admiratif, pourtant indemne, privé de la secousse attendue.
Julien LALOY
Bruxelles, le 25 avril 2026.
Photo : © Béa Borgers
De Venedig Meer
Concept, écriture et jeu Florence Minder
Direction d’actrice Julien Jaillot
Création lumière Yorrick Detroy
Typographie Christine Paquet
Régie et surtitres Noemi Scantamburlo
Exercice critique Manon Faure, Julien Jaillot, Florence Minder, Karen Köhler, Sophie Sénécaut et Valérianne Poidevin
Traduction Néerlandais Daphne Agten
Diffusion BLOOM Project – Stéphanie Barboteau
Coproduction Venedig Meer asbl et Théâtre de la Toison d’Or




Commentaires